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Répondre au défi du partage de l'eau

Les cours d’eau seront-ils toujours capables dans le futur de pourvoir aux différents usages de l’eau ? C’est la question que se posent les scientifiques pour penser les méthodes qui permettront demain, d’utiliser l’eau en satisfaisant tous les besoins et en préservant les milieux aquatiques. «Les problèmes liés au partage de l’eau en France restent aujourd’hui encore limités par rapport à d’autres situations à l’étranger. Mais des oppositions commencent à émerger dans certaines régions autour de l’utilisation de l’eau », estime Vazken Andréassian, directeur adjoint scientifique au département Eaux, à Irstea.

Dossier des échos d'Irstea n° 9 - Février 2014

Les hydrologues font l’inventaire des ressources en eau

En France, Irstea mène des travaux de recherche à différentes échelles sur l'évolution des ressources en eau, contraintes par le changement climatique. À l'échelle nationale, le projet Explore 2070, coordonné par Charles Perrin, hydrologue au centre Isrtea d’Antony, a permis d'établir une cartographie des évolutions probables de la ressource en eau et des risques qui lui sont attachés. Grâce à un travail exhaustif qui a couvert plus de 1500 rivières, avec à chaque fois 14 scénarios climatiques et hydrologiques, les scientifiques projettent à l'horizon 2070 des baisses de 30 à 50 % des écoulements totaux, et de 30 à 60 % pour les écoulements d'étiage.

Au plan régional, les scientifiques se sont intéressés au bassin de la Durance avec le projet R2D2 2050. Dans cette région, la diversité des usages de l’eau participe au développement économique et social du territoire : agriculture irriguée, hydroélectricité, alimentation en eau potable, industrie, loisirs liés à l’eau, etc. Pour les spécialistes, l’équilibre précaire du partage de l’eau pourrait bien être mis à mal, sous l'effet combiné de l’évolution démographique et du changement climatique. Sur ce terrain en pleine évolution, les équipes scientifiques encadrées par Éric Sauquet, du centre Irstea de Lyon, analysent les conséquences potentielles de différents scénarios d’évolutions climatiques et anthropiques sur l’équilibre entre l’offre et la demande en eau. L'objectif est de proposer différentes stratégies d’adaptation pour mieux gérer la ressource.

Carte de la Durance Bassin de la Durance
Dans les prochaines décennies, le bassin de la Durance sera vraisemblablement confronté au changement climatique et à l’augmentation de la population qui impacteront la gestion de l’eau.

Des outils incitatifs pour économiser l’eau agricole 

Acteurs les plus sensibles aux manques d’eau, les agriculteurs sont bien évidemment au coeur de nombreux travaux de recherche. La question des prélèvements en eau pour l’irrigation est récurrente. « Ceux effectués dans les eaux souterraines, au sein des nappes phréatiques, sont de plus en plus fréquents, notamment parce que ce type de prélèvements présente des avantages : il est individuel, l’agriculteur prélève ce qu’il veut, quand il en a besoin », explique Marielle Montginoul, économiste au centre Irstea de Montpellier. Les prélèvements en surface sont eux gérés plus souvent collectivement et soumis depuis longtemps à des règles de répartition de la ressource entre les bénéficiaires. « Ces prélèvements souterrains doivent normalement être déclarés, mais ce n’est pas toujours le cas », relève la chercheuse. Avec ses collègues, la chercheuse a travaillé sur différentes nappes surexploitées ou menacées de surexploitation en France.

Tracteur sur une parcelle et  gros plan sur sol asséché

Dans ces zones en danger, des ateliers prospectifs ont été mis en place entre institutionnels et agriculteurs pour imaginer des solutions innovantes de gestion de l'eau. Parmi elles, un système de bonusmalus, où les agriculteurs prélevant plus que les quantités allouées sont pénalisés et les économes, récompensés. Mais aussi un système de quotas, que les agriculteurs pourraient vendre entre eux. Enfin un contrat solidaire, au sein duquel un petit groupe d’agriculteurs gérerait un volume alloué en le répartissant selon les besoins évolutifs de chacun. « Les résultats en cours d'analyse seront restitués en 2014. Ils serviront de base pour penser le fonctionnement des organismes qui devront gérer bientôt l’eau d’irrigation, comme le prévoit la loi sur l’eau de 2006 », explique Marielle Montginoul.

Ateliers participatifs pour étudier la ressource en eau à Nantes métropole

Sur les territoires, une gestion locale de l’eau au cas par cas 

Rivière amménagée

Les réformes politiques sont les grands modeleurs de la gestion de l’eau. Parmi celles-ci, les réformes territoriales, qui distribuent les compétences et les moyens alloués aux collectivités locales pour gérer les ressources : « la gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations, qui relevaient auparavant potentiellement de tous les niveaux de collectivité, devraient être prochainement confiées aux intercommunalités à fiscalité propre. Il faudra suivre très attentivement les effets de cette loi, et notamment ses effets inattendus », explique Sylvain Barone, politiste au centre Irstea de Montpellier. D’autres réformes, beaucoup plus silencieuses mais ayant un impact au moins aussi important sur la gestion de l’eau, sont celles qui touchent l’organisation et le fonctionnement administratifs.

 

« On parle beaucoup de la Directive cadre européenne sur l’eau et des réformes des collectivités territoriales, et on oublie de parler des réformes de l’État. Or, les dispositifs de « rationalisation » de la dépense publique ou encore les fusions entre corps de fonctionnaires et de services déconcentrés de l’État ont des conséquences lourdes en matière de gestion de l’eau », explique le spécialiste. La question du partage de l’eau nécessite cependant, au-delà de ces grandes réformes, d’être attentif aux trajectoires et aux spécificités locales. « Les acteurs de l’eau mettent souvent en avant un certain nombre de ‘recettes’ standardisées de ‘bonne gestion’ (gestion  intégrée par bassin versant, participation des publics, etc.), mais chaque terrain a ses particularités », conclut le chercheur. Pour comprendre au mieux comment l’eau est partagée localement aujourd’hui et pourrait l’être demain, il faut donc étudier chaque territoire sur le temps long et dans sa complexité sociale, économique et politique, comme s’y attellent les chercheurs d’Irstea.