Impacts des clôtures sur la biodiversité forestière

La fragmentation des espaces impacte la biodiversité. C’est là l’enjeu de la mise en place de la Trame verte et bleue, mesure initiée en 2014, qui vise à réduire cette fragmentation en préservant une continuité écologique nécessaire à la faune et à la flore. Le projet Dysperse coordonné par Irstea s’est intéressé au cas de la Sologne, région forestière caractérisée par le taux d’ "engrillagement" le plus marqué de France. Zoom sur les conclusions – pas toutes attendues.

La Sologne se caractérise par l’engrillagement le plus marqué des régions forestières de France ; un aménagement historique et en perpétuel mouvement, qui s’explique par la spécificité de ce territoire composé à près de 95% de forêts privées. Pour les nombreux propriétaires forestiers, les clôtures permettent entre autres de créer des enclos de chasse ou de se protéger du regard indiscret des promeneurs. Cet "engrillagement" donne lieu depuis plusieurs années à de nombreux débats et controverses mobilisant une multitude d'acteurs : propriétaires, chasseurs, randonneurs, maires, professionnels du tourisme et de la filière du bois, représentants d'associations environnementales… Parmi les arguments pour une réglementation limitant l'extension des clôtures dans les forêts : la préservation de la biodiversité dans le contexte de mise en place de la Trame verte et bleue, qui consiste à maintenir des corridors écologiques pour permettre la libre circulation de toutes les espèces dans la forêt.

Le projet Dysperse

L’étude coordonnée par Irstea s’est intéressée à cette région. "Nous voulions fournir – en particulier aux propriétaires – une information s’appuyant sur une méthode objective et une concertation rigoureuse et savoir si cela pouvait modifier leur volonté d’enclore - ou non - leur propriété", explique Christophe Baltzinger, ingénieur-chercheur au centre Irstea de Nogent-sur-Vernisson et coordinateur du projet Dysperse. Spécialisée dans l’étude du rôle des ongulés sauvages – cerfs, chevreuils et sangliers – dans les écosystèmes forestiers, son équipe travaille habituellement à partir de situations expérimentales : "Nous créons artificiellement des zones dont nous excluons les animaux afin d’étudier la façon dont les arbres, les plantes, les populations d’oiseaux évoluent. Nous comparons ensuite ces situations avec des situations naturelles en présence de ces animaux. Le projet Dysperse, et l’engrillagement des propriétés forestières, nous a permis une observation en conditions réelles de nos approches expérimentales."

Le projet a aussi porté sur l’aspect sociétal. Composé majoritairement de forêts privées, le territoire est morcelé en une multitude de propriétés de quelques dizaines à plusieurs centaines d’hectares. Les chercheurs ont dû collaborer avec l’ensemble des propriétaires afin de mener à bien leurs travaux. "La relation et la concertation avec les acteurs locaux ont été une composante essentielle du projet. Cette approche nous a permis de développer de nouvelles compétences en termes de recherches participatives incluant les acteurs locaux et d’accompagnement de situations conflictuelles. À titre d’exemples, nous avons échangé avec eux tous les 6 mois sur l’état d’avancement du projet, nous avons réalisé des enquêtes auprès d’eux mais aussi animé des ateliers pour mettre en débat les valeurs associées au milieu forestier en Sologne et la façon dont l’engrillagement interfère avec ces valeurs", explique Christophe Baltzinger.

FICHE D’IDENTITÉ DU PROJET

  • Dysperse : Dynamique spatiale et temporelle d’engrillagement en Sologne et services écosystémiques (juillet 2012 - décembre 2015)
  • Financement : Soutien du Conseil régional de la région Centre dans le cadre de l’appel à proposition de recherche d’intérêt régional de la région Centre 2012
  • Coordination : Irstea - Christophe Baltzinger, unité de recherche Ecosystèmes forestiers, Nogent-sur-Vernisson
  • 6 partenaires : Irstea, ONCFS, INRA-CEFS Toulouse, CEDETE/Université d’Orléans, Biotope (bureau d'études), Trans-Formation Consultants (cabinet en médiation environnementale)
  • Objectif : collecter des données objectives sur la biodiversité forestière dans le cadre d’un territoire fragmenté et développer une action d'accompagnement et de concertation avec les acteurs locaux pour une gestion concertée de l'engrillagement en Sologne
  • Site du projet : http://dysperse.irstea.fr/

Les résultats sur le plan écologique

Parmi les résultats obtenus, 3 sont particulièrement intéressants du point de vue de l’écologie des ongulés sauvages et de l’écosystème forestier :

  • Les clôtures, en limitant - même partiellement - et en réorientant les déplacements des animaux, réduisent les échanges entre individus et donc la diversité génétique ; 
  • Les clôtures modifient le comportement des animaux qui ont tendance à s’installer dans les zones partiellement clôturées où ils trouvent tranquillité et refuge ;
  • Les clôtures ont un effet positif sur la diversité de la flore.

Une réduction de la diversité génétique. Les chercheurs ont tout d’abord constaté un fort effet fragmentant de l’autoroute A71 qui traverse la Sologne et ne possède pas de passage pour les animaux : les populations de cerfs qui vivent de chaque côté évoluent de manière isolée (20 % des différences génétiques observées dans l'ensemble des individus étudiés s'explique par cette barrière). Ils ont également décelé une diminution de la diversité génétique des cerfs dans les zones les plus fortement clôturées. "S’il n’y pas d’inquiétude à avoir quant aux populations de cerfs, bien présents en France, il ne faut pas perdre de vue que plus une population est recluse, plus rares sont les échanges entre individus, plus le brassage génétique diminue et plus la diversité au sein de l’espèce est réduite", rappelle Christophe Baltzinger.

Un impact hétérogène sur l’écosystème forestier mais positif sur la flore. Les chercheurs ont notamment étudié l’effet des clôtures sur les oiseaux et la flore. S’ils ont conclu qu’il n’y avait pas d’impact négatif sur les populations d’oiseaux au niveau de ces zones clôturées, ils ont en revanche constaté – et c’est là un résultat qui peut surprendre – que la diversité floristique y est plus forte. "Les animaux ont tendance à se concentrer dans les zones grillagées où ils trouvent refuge. En se nourrissant de la végétation environnante, ils réduisent la hauteur et le feuillage des arbres, ce qui a pour effet d’augmenter la lumière qui parvient aux strates basses de végétation et de permettre le développement de la flore herbacée." Mais ce n’est pas la seule raison : d’une part le retournement du sol par les sangliers mobilise la réserve de graines enfouies dans le sol à ces endroits, d’autre part, les animaux en transportant les graines dans leur pelage et leurs sabots les rapportent dans ces mêmes zones où ils élisent préférentiellement domicile. Au final, ces apports supplémentaires de graines corrélés aux conditions de lumière améliorées expliquent en grande partie l’augmentation de la richesse floristique de ces zones caractérisées par leur engrillagement.

Le retournement du sol par les sangliers mobilise la banque de graines du sol qui dans des conditions de lumière favorables entament leur germination.

De gauche à droite : © Irstea / F. Jacquemin et © Irstea/ C. Baltzinger

Des informations précieuses pour l’évolution des modes de gestion

Effet positif sur la flore, négatif sur la faune, les conclusions de l’étude font figurent d’alerte face aux modes de gestion de ces territoires. "Nul doute que, s’ils perdurent, ces modes de gestion auront un impact sur l’écosystème forestier." Des résultats d’autant plus intéressants que le phénomène d’engrillagement s’exporte à d’autres régions de France comme la Brenne et la Dombes. On utilise même le terme de "solognisation". La Sologne pourrait donc constituer pour l’échelle nationale un observatoire pour le devenir d’autres régions.

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