Lisode - Interview

Chez Lisode, le maître-mot est concertation. Sa spécialité d'ingénierie des démarches participatives s'applique à son propre cas. Ses membres ont créé une SCOP, société coopérative et participative. Dans cette équipe multidisciplinaire et multiculturelle les décisions se prennent à six. Deux de ses coopérateurs, Yorck Von Korff et Amar Imache expliquent leur démarche.

équipe de Lisode

  • Comment est venue l’idée de créer cette société ?

Y.v.K. : La motivation est peut-être différente selon les personnes. Pour ma part, CDD longue durée sur un projet européen au sein de l’UMR G-EAU (IrsteaMontpellier), j’ai eu envie de poursuivre ce travail de manière plus appliquée sur le terrain,  plutôt que de me consacrer à un travail plus académique et de publier.
Envie d’être maître de mes objectifs et de mes décisions aussi. Cette idée d’indépendance est importante pour nous tous. Nous souhaitons agir à l’interface recherche - ingénierie - formation. Notre ingénierie s’inspire d’Elinor Ostrom1 : bonne communication, information bien disséminée et confiance entre les différents acteurs en présence. Nous nous devons d’être transparents.
Dans notre domaine, la pratique est importante. On peut aller plus loin avec l’ingénierie, avoir de nouvelles idées pour une réelle participation des usagers sur le terrain, les tester, revenir vers la recherche pour trouver de nouvelles idées et ainsi de suite.

  • Pourquoi une SCOP ?

C’est très motivant, et notre spécialité est la concertation : il était naturel d’appliquer à notre entreprise la démarche participative que nous apportons à nos clients. Nous nous connaissons bien :  trois d’entre nous ont déjà travaillé ensemble sur un projet au sein de l’UMR G-EAU et un quatrième y était doctorant. Avant Lisode, deux coopérateurs avaient aussi travaillé ensemble sur un autre projet au Cirad.
Notre mode d’organisation, nos valeurs et nos principes d'intervention sont régulièrement discutés. Les décisions stratégiques sont prises collectivement, et celles des projets sont prises par le binôme qui en est chargé. Chaque coopérateur amène ses compétences et son réseau afin d'agrandir et consolider notre base.

  • Pourquoi  avez-vous choisi d’être accompagné par lrstea ?

Ce choix est à la fois stratégique et indispensable. Nos premiers projets étaient directement liés à cette collaboration, et nous sommes toujours partenaires de l’UMR G-EAU dans plusieurs projets scientifiques. Aujourd’hui, nous sommes également sollicités pour apporter nos méthodes afin d’appuyer des changements d’organisation au sein d'équipes, à Irstea et au Cirad.
Minéa, l’incubateur d'Irstea, nous a été de la plus grande aide. Nous avons bénéficié de conseils précieux, notamment de la part de Christophe Guizard, pour la création de notre entreprise et pour sa gestion.
Travailler avec et auprès de chercheurs est une source d’inspiration et de connaissances pour nous (participation à des comités de thèses, contribution à l’écriture d’articles scientifiques,…). Cette proximité nous a également permis de mettre en œuvre une communauté de pratiques2 (plus d’une trentaine déjà organisées), d’être près de commanditaires importants, d’élargir notre réseau,…

  • Avez-vous bénéficié d’autres soutiens ?

Oui, nous avons été accompagnés par plusieurs autres structures : l'incubateur régional, Languedoc Roussillon Incubation3, le Centre Européen d’Entreprises et d’Innovation4(CEEI) de Montpellier Agglomération, Oséo5, et l’Union régionale des SCOP6 (UR SCOP). Nous avons bénéficié aussi d’appuis financiers, de prêts à taux zéro (Créalia7), d’aide pour l’étude de faisabilité, le business plan, et d’une formation au métier de dirigeant d’entreprise (LRI et BIC).

  • Quels ont été les premiers clients importants ? Les premiers projets marquants ?

Il y a une grande diversité de projets qui pourraient être cités. Ceux qui ont marqué le plus le démarrage de Lisode sont : les projets de management participatif dans les organisations avec des unités de recherche Irstea et Cirad,  les projets de recherche-intervention en Afrique du Nord (SIRMA et Aquastress) avec l’UMR G-EAU, et le Plan de gestion du Parc national de Port-Cros.

  • Maintenez-vous d’autres formes de  liens avec Irstea ? Comment ?

Oui. Par exemple dans le cadre du programme LITEAU, nous coordonnons le projet de recherche InterSAGE (gouvernance et transfert d’eau entre bassins versants en temps de crise).
Nous co-rédigeons aussi des articles, participons à des comités de thèse, nous co-encadrons des mémoires de Master en Afrique du Nord et nous participons à des montages de projet en France et à l’étranger. En 2010 nous avons co-publié un ouvrage collectif sur l’agriculture algérienne La Mitidja 20 ans après, réalités agricoles aux portes d’Alger, (Éditions Alpha) avec Sami Bouarfa, chercheur à Irstea.

  • Quels conseils donneriez-vous aux jeunes entrepreneurs ?

Ne jamais sous-estimer les relations interpersonnelles : la communication et la confiance au sein de la structure, être à l’écoute pour que les objectifs de tous soient satisfaits, et la relation de confiance à établir avec les clients, sont autant de facteurs sur lesquels repose le succès d’une entreprise.
Par ailleurs, un environnement social et professionnel pertinent et compréhensif est indispensable durant la période de démarrage. Une jeune entreprise a besoin d’un encadrement et d’un suivi régulier et proche afin d’avoir un capital de départ suffisant en termes de confiance en soi, de réseau, d’initiatives,…

  • Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Depuis 2010 notre réseau s’est développé, et la confiance arrivant, le nombre de contrats augmente et nous diversifions nos activités (urbanisme, gestion des risques,…).
Après l’arrivée d’Amar Imache à la fin de sa thèse en sciences de l’eau, notre équipe s'est agrandie avec l’arrivée d’Elsa Leteurtre pour la gestion des risques (le projet « Gard au feu », PLU Durable, Gestion des pêches en Mauritanie).

Le CIR et le JEI

Lisode participe à des programmes de recherches, en propre ou en collaboration. Cette activité est hautement stratégique pour Lisode. Pour autant, comme toutes les petites entreprises innovantes, financer cette activité en propre est difficile. Lisode a donc sollicité et obtenu le statut JEI8. Lisode est d’ailleurs une des premières entreprises faisant de l’innovation sociale à avoir obtenu ce statut. Il permet principalement d’avoir un abaissement de charges sur les salaires des personnels de recherche. Lisode fait également jouer le dispositif CIR (Crédit Impôt Recherche)9 qui prend en charge une partie (30 %) des dépenses de recherches (salaires des personnels de recherche, frais associés). Ces deux dispositifs associés ont permis d’embaucher un jeune docteur, et de maintenir la participation de Lisode dans de nombreux projets de recherches en collaboration avec des centres de recherches.

Les SCOP, l’ESS, le Mouves

Lisode est une SCOP7. Les SCOP sont des entreprises particulières où la démocratie et l’implication des salariés tient une plus grande place que dans des entreprises classiques. Les décisions sont prises sur le principe « un homme = une voix » et non sur le prorata de capital des associés. Les salariés sont fortement invités à devenir associés et donc à prendre part aux décisions stratégiques de l’entreprise. Les bénéfices de l’entreprise sont répartis à parts égales entre les salariés, les associés et le développement de l’entreprise. Les salariés étant plus investis dans les affaires de l’entreprise, ce sont des entreprises qui misent sur l’humain et la créativité des personnes, ne sont pas délocalisables, et qui rémunèrent le travail plus que le capital. Cette forme d’entreprise est donc une alternative assez intéressante aux crises du système financier récent. Les SCOP s’inscrivent dans le mouvement de l’économie sociale et solidaire au même titre que les mouvements coopératives, associatifs,… Depuis longtemps ces réseaux organisent de l’entraide entre structures via des organismes d’appui (URSCOP) ou plus politiques (CRES)10. Depuis quelques temps elles s’organisent aussi pour porter leurs voix et leurs solutions au plus haut niveau, un mouvement d’entrepreneurs sociaux (Mouves)11 a ainsi été créé pour promouvoir l’entreprenariat autrement (notamment par le levier législatif).

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1/Elinor Ostrom : politologue américaine. Ses travaux portent principalement sur la théorie de l'action collective et des biens publics (matériels ou immatériels) et s'inscrivent dans le cadre de la « nouvelle économie institutionnelle ». En octobre 2009, elle est la première femme à recevoir le « Prix Nobel » d'économie, avec Oliver Williamson, « pour son analyse de la gouvernance économique, et en particulier, des biens communs ».  Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Elinor_Ostrom

2/Communauté montpelliéraine de la participation 
3/Languedoc Roussillon Incubation 
4/CEEI 
5/OSEO 
6/CREALIA
 
7/Les SCOP

8/JEI 
9/CIR 

10/CRES-LR 
11/MOUVES