L’équilibre forêt-gibier : la quête du Graal

En France métropolitaine, bien que chassées, les populations de grands ongulés sauvages (cervidés, sangliers...) ne cessent de s’accroître et de coloniser de nouveaux milieux. Loin d’être menacées, elles peuvent engendrer des nuisances pour la productivité des exploitations forestières et agricoles, pour la biodiversité et pour la sécurité civile. 3 chercheurs d’Irstea apportent leur expertise au numéro spécial « Les cervidés en forêt : concertation pour un nouvel équilibre » de la revue technique Forêt entreprise.

Ces 35 dernières années, en dépit de la généralisation des plans de chasse (instruments légaux de gestion de la faune sauvage par la chasse), les populations de chevreuils et de cerfs ont progressé de façon spectaculaire. Plus récemment, cette évolution s’observe également pour les populations de sangliers. Un vrai problème pour certains gestionnaires qui constatent une progression des dégâts sur les cultures agricoles et sur les jeunes boisements. En agriculture, ce sont les piétinements et la consommation des cultures qui provoquent des dommages. En sylviculture, l’abroutissement de pousses (consommation), le frottement ou l’écorçage de jeunes arbres perturbent, voire empêchent, la régénération des forêts. Une exacerbation de ces dégâts engendre de nombreux conflits entre chasseurs d’une part et agriculteurs-sylviculteurs d’autre part. En parallèle, le nombre de chasseurs ne cesse de régresser. À terme, de fortes interrogations pèsent donc sur les possibilités de contenir la dynamique de certaines populations d’ongulés sauvages.

Les décisions du Grenelle de l’environnement de 2007 préconisent une gestion durable de la forêt. Dans les faits, il s'agit de réguler des populations d’ongulés afin de les maintenir à des niveaux d’effectif compatibles aux ressources du milieu et aux objectifs de chacun (forestiers, agriculteurs, chasseurs,…). La chose n’est pas aisée, d’où le développement par les scientifiques d’outils techniques d’aide à la gestion de la faune sauvage en appui au plan de chasse.

Destiné aux professionnels de la forêt, le numéro spécial de la revue Forêt entreprise « Les cervidés en forêt : concertation pour un nouvel équilibre » présente des retours d’expériences menées en régions : observatoires en forêt du Donon, dans le Cantal, en Nord-Picardie,... 3 chercheurs (Philippe Ballon, Jean-Pierre Hamard et Anders Mårell) du centre Irstea de Nogent-sur-Vernisson, spécialisés dans les écosystèmes forestiers de plaines et de moyennes montagnes, ont contribué à ce numéro.

Du dénombrement des populations aux indicateurs de changement écologique

Matérialisation d'une placette pour la mesure de l'indice de consommation en forêt communale du Russey (25) © Boscardin Yves / Irstea

Fin 1990-début 2000, on mettait l’accent sur la quantification et l’évaluation des effectifs de cervidés. Mais avec l’augmentation de ces populations, ces outils se sont vite révélés peu fiables. Les chercheurs ne s’intéressent donc plus à l’effectif des populations en lui-même (concept de gestion prédictif), mais à des indicateurs d’équilibre et de déséquilibre milieu/population (gestion adaptative).

Apparaissent alors les Indicateurs de changement écologique (ICE) issus de trois types d’informations [1] :

  • L’abondance de la population (indice kilométrique, taille des groupes, etc.)
  • La condition physique de la population (masse corporelle, état sanitaire, longueur de patte arrière, etc.)
  • La pression exercée sur le milieu forestier (indice de consommation, etc.)

À Irstea, les scientifiques s’intéressent plus précisément à la flore avec l’indice de consommation : « Cela consiste à observer à l’échelle d’un massif forestier, la fréquence de consommation des espèces végétales accessibles aux animaux, explique Philippe Ballon. Cette méthode donne un bon reflet de la pression exercée par les animaux sur l’ensemble de la forêt vis-à-vis des espèces végétales présentes. » Mais l’outil reste onéreux en temps et requiert une formation des observateurs en amont…

S’adapter aux nouvelles pratiques sylvicoles

Depuis une vingtaine d’années, de nouvelles pratiques sylvicoles [2] se répandent, notamment en forêts de plaine. Ainsi, le traitement irrégulier se développe. Il privilégie, au contraire de la « futaie régulière », une diversité structurale des peuplements forestiers (verticale et horizontale) et des mélanges opportunistes d’essences à l’échelle de la surface ainsi gérée.

« Ce type de traitement sylvicole impose une démarche spécifique en matière d’expertise pour savoir si la pression des ongulés sauvages est supportable ou non », précise Philippe Ballon. Les protocoles de diagnostic développés dans le Guide pratique d’évaluation des dégâts en milieu forestier (2009) [3] répondaient aux exigences du traitement régulier. Il faut désormais travailler sur de nouvelles méthodes compatibles avec cette évolution des pratiques sylvicoles. L’équipe de Nogent-sur-Vernisson, à la demande du ministère chargé de la forêt, travaille actuellement sur cette problématique. Les premières conclusions, attendues à la fin du premier semestre 2014, permettront de compléter le guide rédigé en 2009.

Les rôles positifs des ongulés sauvages

Les ongulés sauvages constituent une composante essentielle du milieu forestier. Ils contribuent aux activités économiques à travers le tourisme ou la chasse et jouent un rôle majeur dans la valeur patrimoniale des forêts. À leur actif, souvent méconnu du public, ils favorisent par ailleurs la dissémination de certaines plantes. Que ce soit dans leur pelage ou dans leur tube digestif, ils transportent des graines et en facilitent la dispersion. À Irstea, une équipe de recherche s’intéresse à cette problématique.

Numéro spécial Forêt Entreprise - Mai 2013Numéro spécial Forêt-entreprise "Les cervidés en forêt : concertation pour un nouvel équilibre"- n° 210 Mai 2013
Ont participé à ce numéro spécial : l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), le Centre national/régional de la propriété forestière et l’Institut pour le développement forestier (CNPF/CRPF-IDF), la Fédération nationale des chasseurs (FNC), l’Office national des forêts (ONF) et Irstea, centre de Nogent-sur-Vernisson (UR EFNO).

 

5 contributions Irstea :

  • « L’équilibre forêt-cervidés en questions ? », page 6 (Philippe Ballon)
  • « Diagnostics et suivis de l’impact des ongulés sur la régénération et la flore forestière », page 18 (Jean-Pierre Hamard, Anders Mårell)
  • Fiche « Avantages et inconvénients des indicateurs d’équilibre sylvo-cynégétique », page 23
  • « L’expérience de l’observatoire de l’équilibre cerf-forêt du massif du Donon », page 38 (Jean-Pierre Hamard)
  • « Revue des modalités de gestion des populations d’ongulés sauvages en Europe », page 56 (Philippe Ballon)

Consultez en ligne le sommaire ainsi que des extraits du numéro spécial de Forêt entreprise

Retrouvez en ligne le guide pratique des évaluations des dégâts en milieu forestier sur le site du Ministère de l'Agriculture.

En savoir plus

 


[1] Ces informations sont collectées à l’échelle spatiale des unités de gestion de la population étudiée.

[2] Cette tendance fait écho aux attentes économiques, à l’évolution de la fiscalité forestière mais également aux accidents climatiques (sècheresses ou tempêtes) et aux problèmes sanitaires survenus au cours des décennies passées.

[3] Mis en ligne en 2009 par l’institut, à destination des sylviculteurs et des gestionnaires de la faune, sur le site du Ministère de l’Agriculture.