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Risque inondation. La mémoire au service des politiques de gestion de demain

Crues de Soultzmatt en 1896. Photographie anonyme, collectée par Brice Martin (UHA)

21/05/2015

En étudiant les inondations d’hier, en lien avec les aménagements et politiques de prévention et de protection actuels, peut-on mieux anticiper le risque ? A partir de cette hypothèse, le projet de recherche franco-allemand TransRisk2 analyse la gestion transfrontalière et les représentations du risque inondation sur le bassin versant du Rhin. Une approche historico-progressive inédite sur ce territoire vulnérable.

A l’image du nuage radioactif, l’eau ne s’arrête pas aux frontières et c’est toute la zone transfrontalière qui est touchée. Mais la gestion du risque inondation, elle, diffère : chaque pays possédant ses propres stratégies et politiques. Quelle réponse alors apporter ? Un projet de recherche [1] s’intéresse à cette gestion transfrontalière des risques d’inondations avec comme zone d’étude le bassin versant du Rhin (France/Allemagne/Suisse), particulièrement vulnérable. Objectif : comprendre le passé pour mieux prévoir demain et ainsi, mener à des politiques communes de gestion du risque.

Dossier spécial

Risque inondation : la recherche relève le niveau

Collecte de données et mémoire du risque

Le projet TransRisk2 poursuit le travail réalisé au cours d’un précédent projet [2], dont l’aboutissement a été la création d’une base de données historique des inondations sur le territoire transfrontalier. Géographes, historiens, économistes, linguistes, anthropologues ou encore mathématiciens ont alors fait équipe, réalisant une analyse interdisciplinaire et transfrontalière de cette histoire des risques d’inondations. "L’idée était de construire une chronologie comparée des inondations sur tout le Rhin supérieur, en France et en Allemagne", explique Carine Heitz, géographe à Irstea.

La base de données recense ainsi plus de 3 000 événements, entre 1700 et aujourd’hui, à partir d’archives départementales, d’articles de journaux, d’écrits (maires, notables), de photographies, voire de gravures. "Preuve qu’il y avait déjà, à l’époque, une volonté d’avoir des données iconographiques sur ce type d’événements." Les caractéristiques (hauteurs d’eau, fréquences), les causes (phénomènes météorologiques, anthropisation) et les conséquences (dégâts environnementaux et dommages aux infrastructures) des événements y sont renseignées.

Reconstitution de l'inondation de 1947 à Thann © Holleville N., 2015

Maintenant que cette base de données existe, qu’en fait-on ? Dans le cadre de TransRisk2, un premier travail d’enrichissement des données est réalisé, en intégrant notamment les changements d’occupation du sol (extension de l’urbanisation, évolution de l’imperméabilité du sol, modification des terres agricoles) et les modifications des cours d’eau et de leurs aménagements dans le temps dans le but d’estimer leurs possibles impacts sur la fréquence des inondations. Le tout re-contextualisé dans le cadre tendu du changement climatique. "Y a-t-il finalement un impact du changement climatique ou est-ce fortement lié à des modifications anthropiques, de type aménagements des berges ou urbanisation de zones tampons ?" Le rôle des politiques d’aménagement des territoires et de gestion des espaces vulnérables dans la gestion du risque apparaît alors.

Canal des Neufs Moulins (Colmar). Repères des crues historiques de la Thur © Brice Martin (UHA)

Un second travail sur le fonctionnement même de la base de données est également amorcé. La base de données, initialement conçue pour la communauté scientifique ou les partenaires étatiques, est aujourd’hui pensée de façon à pouvoir être participative. Une ouverture des données vers le citoyen qui se veut logique car "les individus ont sûrement des informations et documents bruts (photographies anciennes, cartes postales) qui peuvent alimenter la base". Cette contribution citoyenne s’avère également nécessaire dans cette région où les différents épisodes de guerre ont été à l’origine de la destruction de nombreuses archives. Citoyens et acteurs de la mémoire.

Quelle culture du risque ?

Cette base de données doit favoriser le partage des connaissances et des savoirs dans le but de construire une culture du risque collectivement partagée. "La culture du risque, c’est la façon dont les individus comprennent et se représentent le risque et enfin, comment la mémoire du risque peut intervenir, voire influencer la façon dont les individus vont se protéger ou non face à un risque qui est présent et connu, puisque souvent récurrent." Derrière cette culture se retrouvent, fortement liées, l’information et la communication entre citoyens et élus ou services de gestion.

Rambervilliers, crue de la Mortagne 3/10/2006 © Brice Martin (UHA)Irstea travaille plus particulièrement sur ces représentations du risque et la relation au territoire. "Par exemple, l’installation d’un ouvrage de protection (un barrage) va-t-elle modifier ou non la façon dont est perçu le risque sur un territoire donné ?", s’interroge Carine Heitz. Les habitants vont-ils se sentir plus protégés ? Allant jusqu’au déni du risque ? "En fait, nous nous interrogeons sur l’évolution de la vulnérabilité suite à la mise en place d’ouvrages de protection. Par exemple, va-t-elle décupler car on va prendre plus de risques, en permettant notamment à des entreprises de s’installer dans ces zones vulnérables ?" Pour cela, géographe (Carine Heitz) et économistes (Anne Rozan et Daly Bchir) travaillent de concert.

La connaissance du risque peut également avoir des effets sur l’appropriation ou le délaissement d’un territoire : "il peut y avoir des souvenirs très marqués d’un territoire autrefois touché par des inondations et qui poussent, encore aujourd’hui, une population à délaisser cette zone." Un travail d’acculturation s’impose alors… Des enquêtes auprès de la population et des acteurs locaux permettent d’analyser ces évolutions de la représentation du risque, rejoignant les politiques de prévention et de protection mises en place. "Pour ce volet ‘Culture du risque’, nous avons ainsi développé des partenariats forts, comme par exemple avec le Conseil général du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, très demandeurs de résultats sur la façon dont les citoyens perçoivent le risque, mais aussi comment cette appréhension est traitée en Allemagne."

De bon augure, d’autant plus que le projet se cale parfaitement avec la mise en place en France des Programmes d’actions de prévention contre les inondations (PAPI), documents de planification élaborés collectivement. "C’est une chance de pouvoir participer au montage de ces schémas et de voir ainsi comment ces nouvelles politiques de gestion des bassins versants sont perçues et quels sont leurs impacts (positifs ou négatifs) sur la façon dont on se protège ensuite. L’idée est de tirer partie de ces outils réglementaires existants."

L’objectif affiché de ce projet "sans frontières" est clair : arriver à des politiques communes. Comment ? En renforçant la mémoire collective du risque, en relevant ce qui se fait de mieux aujourd’hui en termes de prévention et de protection, côté français et côté allemand, afin d’améliorer demain notre gestion du risque.

En savoir plus

[1] Projet ANR franco-allemand TransRisk2  (2014-2017): gestion transnationale des risques inondations dans le bassin versant du Rhin. Parmi les partenaires : l’unité de recherche Gestion Territoriale de l'Eau et de l'Environnement (GESTE), sous la double tutelle de l’ENGEES et d’Irstea. En savoir plus.

[2] Projet ANR franco-allemand TransRisk 1 (2007-2011).