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Décryptage : les inégalités environnementales

Vue aérienne d'un territoire avec cultures, habitations, cours d'eau et routes © Irstea / Y. Souchon

01/02/2016

Sommes-nous tous égaux face aux changements environnementaux ? Près d’un siècle après la conceptualisation des inégalités sociales, la sociologie s’empare d’un nouveau concept : les inégalités environnementales. A l’occasion de la publication de l’ouvrage Pour une sociologie des inégalités environnementales, l’auteure et sociologue à Irstea Valérie Deldrève nous éclaire.

Confrontés au changement global, les territoires sont soumis à de nombreuses pressions (urbanisation, accentuation des risques naturels, etc.) et doivent prendre acte de leur vulnérabilité. Nos sociétés se retrouvent mises à l’épreuve. Or, des études prouvent que les populations les plus défavorisées sont souvent les plus exposées aux risques (pollutions, risques sanitaires, etc.). Aux inégalités sociales s’ajoutent ainsi des inégalités environnementales. Nous ne serions pas tous égaux face aux changements environnementaux... Comment comprendre la fabrique de ces inégalités environnementales ?

Décryptage avec Valérie Deldrève, sociologue à Irstea et auteure d’un ouvrage sur le sujet.

  • Le concept d’inégalités environnementales peut être difficile à appréhender. Comment définiriez-vous ce terme, qui apparaît de plus en plus dans les débats publics ?

Valérie Deldrève : Les inégalités environnementales renvoient au rapport que les individus, groupes sociaux et populations nouent avec l’environnement. Différents enjeux se croisent tels que l’accès aux ressources naturelles (eau, matières premières, etc.) à l’échelle individuelle, mais aussi à celle des pays (Nord/Sud). On retrouve également l’exposition aux risques (nuisances olfactives, industrielles, etc.). J’ai en tête l’exemple de l’agglomération dunkerquoise où la population cohabite avec de nombreux sites Seveso [1]. Des inégalités également entre groupes sociaux ou territoires face aux politiques environnementales. Des propriétaires de résidence (principale ou secondaire) face à la mer peuvent être directement exposés au risque d’érosion et de submersion marine, sans se retrouver en situation d’inégalité environnementale de par leur capacité à se saisir des politiques, voire d’autres ressources, pour obtenir protection, réparation ou alternative. 

  • Il s’agit donc principalement d’inégalités relatives aux territoires…

V.D. : Attention, on ne peut pas réduire les inégalités environnementales aux territoires. Au sein d’un même territoire, des inégalités de revenus, de patrimoine ou de reconnaissance entrent aussi en jeu. Il s’agit avant tout de situations de cumul d’inégalités sociales. D’ailleurs, c’est aux Etats-Unis, dans les années 1980, que la notion d’inégalités environnementales a été formalisée avec le mouvement pour la justice environnementale (Environmental Justice), mené dans la continuité du mouvement des droits civiques (Civil Rights). Il dénonçait la surexposition des communautés de couleur et à faibles revenus aux pollutions et déchets dangereux, avant de s’étendre sur le continent, puis de par le monde pour dénoncer une plus grande diversité de maux environnementaux subis par les populations les plus vulnérables. Il ne faut pas non plus oublier les inégalités d’impacts des différents modes de production et de consommation sur l’environnement.

"Finalement, les inégalités environnementales rassemblent différentes situations en une même catégorie d’analyse. Et dans ce sens, la sociologie concourt à une approche interdisciplinaire."

  • Aujourd’hui dans le contexte du changement climatique, la protection de l’environnement et la lutte contre les inégalités sont-elles compatibles ?

V.D. : Dans mon livre, j’ai choisi d’aborder les problèmes environnementaux au prisme des rapports de force et des inégalités. Mais cette question a fait l’objet de nombreux débats, dès les années 1960. Pour certains, c'est clairement incompatible : les pays dits développés ne pouvaient aider les plus pauvres, dont la croissance démographique n’était pas contrôlée, sans puiser dans les ressources communes et compromettre l’avenir des générations à venir. Par la suite, les pays du Sud sont parvenus à faire reconnaître la responsabilité du développement économique des pays du Nord dans la production des maux environnementaux et la nécessité d’un droit au développement durable associant la lutte contre la pauvreté à des fins écologiques. La critique aujourd’hui portée sur les politiques de développement durable depuis menées ou encore sur l’essor économique de l’Inde et de la Chine (accroissement des inégalités sociales, des méfaits climatiques et plus largement environnementaux) interrogent à nouveau la compatibilité des causes.

On peut se poser la question : peut-on toujours concilier protection de l’environnement et justice sociale ? N’est-ce pas avant tout un choix de société ? Reste que de nombreuses études montrent que l’accroissement des inégalités sociales (entre pays comme en leur sein) nuit gravement à l’environnement, de par son impact sur la santé et les pratiques de consommation.

  • Paradoxalement, cette notion d’inégalités environnementales est apparue très tardivement en France. Comment l’expliquez-vous ?

V.D. : Comme je le disais, les Etats-Unis ont été un terrain propice au développement de ces questionnements, avec les mouvements sociaux. Il faudra attendre que les problèmes d’inégalités environnementales soient portés sur la scène internationale (le Sommet environnemental des Peuples de Couleur en 1991 à Washington ou encore la Conférence de Rio en 1992), puis que l’on parle de développement durable lors de la Conférence de Johannesburg en 2002, pour qu’une réelle prise de conscience s’opère en Europe. En France, les milieux politiques et scientifiques se sont emparés du concept. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de conscience citoyenne, ni de mobilisation sociale révélant des situations d’inégalités environnementales, mais cette notion n’avait jusque-là pas été formalisée.

  • Justement, la participation citoyenne à la définition des politiques publiques environnementales est de plus en plus employée. Dans votre ouvrage, vous parlez d’une autre forme d’inégalités. Le principe semble pourtant positif…

V.D. : Evidemment, c’est positif du point de vue du principe ! Ça l’est moins en ce qui concerne les modalités de participation. Il y a clairement un accès inégal à la définition des politiques publiques. Cette concertation, instituée, s’adresse finalement à des personnes déjà présentes dans les circuits décisionnels, dans l’espace public. Il faut voir plus large : il existe des acteurs moins organisés, des initiatives non reconnues, comme celles menées par des femmes auprès de publics en difficulté pour mieux valoriser leurs connaissances et pratiques du milieu naturel (cueillettes, cuisine, balade pour malvoyants…). La participation peut prendre différentes formes.

  • Aujourd’hui que le concept est défini, quelles sont les pistes de recherche ?

V.D. : Je co-coordonne actuellement, avec ma collègue à Irstea Jacqueline Candau, un projet de recherche [2] sur l’effort environnemental : la contribution est-elle la même pour toutes les catégories sociales ? Est-ce considéré comme juste ? Comment sur un territoire donné, les politiques environnementales interagissent avec d’autres processus pour atténuer ou accentuer ces formes d’inégalités environnementales ? Nous nous intéressons plus particulièrement aux politiques de la biodiversité et de l’eau en France métropolitaine et outre-mer.

En parallèle, je conduis avec une collègue [3] du Laboratoire Population Environnement Développement (LPED) une publication collective qui témoigne de la convergence des analyses sur les inégalités d’accès aux espaces de nature protégée sur les différents continents. Nous projetons également avec des collègues de l’IEP Lille d’organiser un séminaire sur les recherches et mobilisations de justice environnementale en Europe.

Enfin, dans notre équipe [4] à Irstea, nous aimerions aussi développer la question Santé et Environnement qui couvre  plusieurs de nos thèmes de recherche (pollution des aires marines, de l’eau, de l’air, exposition aux pesticides, etc.). Nos travaux en sociologie et plus largement en sciences sociales commencent à bien porter leurs fruits. Une belle dynamique avec de nouvelles perspectives. C’est passionnant !

En savoir plus



[1] Les sites classés Seveso sont des installations industrielles dangereuses répertoriées selon le degré des risques qu'elles peuvent entraîner. En savoir plus.

[2] Projet ANR Effijie : L’EFFort environnemental comme Inégalité : Justice et Iniquité au nom de l’Environnement. Pour une analyse comparative des politiques de la biodiversité et de l’eau en France métropolitaine et outre-mer. 2014-2018. Projet coordonné par Irstea. Partenaires : CERTOP - CNRS DR14 CNRS, CURAPS-DIMPS, GREThA, LPED / U-Aix-Marseille Laboratoire Population Environnement Développement, TELEMME - DR12 CNRS, Irstea UR ETBX

[3] Cécilia Claeys