Faire face à la montée de la mer

Le 24 octobre 2019, l’Alliance nationale de recherche pour l’environnement (AllEnvi) publie les résultats d’une prospective dont trois membres du futur INRAE ont pris part au pilotage. Ces travaux portent sur les conséquences environnementales, sociales et économiques de la montée de la mer d’ici 2100, et les anticipations possibles. À travers huit scénarios globaux et trois focus territoriaux, ils livrent les clés pour anticiper, limiter ce phénomène - qui est l’une des manifestions directes du changement climatique - au niveau global et s’adapter à l’échelle des territoires.

Inéluctablement, la mer monte. Le rythme s’accélère : +3,5 mm par an durant la dernière décennie contre +2,7 mm durant la décennie précédente. Le changement climatique est moteur dans cette accélération. Selon les dernières hypothèses d’évolution formulées par le GIEC [1], le cumul pourrait atteindre, d’ici 2100, + 60 cm à + 110 cm, sous l’effet de la fonte des glaces polaires, des glaciers de montagne et de la dilation des eaux des océans. Les deltas, les zones côtières et les territoires littoraux que l’activité humaine, toujours plus présente, a conquis sur la mer pour l’agriculture, l’urbanisation, le tourisme, le commerce et certaines industries et infrastructures sont particulièrement exposés. Ces espaces littoraux sont à la fois des écosystèmes et des territoires fragiles où se concentrent les populations et les activités économiques, souvent sans vision d’ensemble, ni maîtrise globale des multiples décisions les concernant. Si les impacts actuels de la montée de la mer sont encore limités, les projections augurent de conséquences considérables sur le trait de côte, l’habitat, les infrastructures, les activités agricoles et touristiques, les écosystèmes ainsi que les ressources en eau douce. L’augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes fait également craindre des risques plus fréquents de submersion marine et d’inondation jusqu’à l’intérieur des terres. À terme, l’élévation du niveau marin oblige à repenser l’aménagement des territoires menacés et la sécurisation des populations concernées. Dans certaines situations, le repli des populations et des activités vers les espaces de l’arrière-pays à l’abri de ces risques, doit être envisagé impactant des régions plus larges que celles directement exposées à la montée des eaux.

Des risques déjà élevés, quel que soit le scénario

Agir sur la vitesse et l’intensité de la montée des eaux nécessite de ralentir le changement climatique et suppose une action forte et coordonnée au niveau mondial. Adapter les territoires relève en premier lieu de politiques locales. Les huit scénarios de la prospective, classés en trois familles, permettent d’envisager le futur selon le niveau et la vitesse de l’élévation de la mer et selon l’intensité et la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes. Ils conjuguent ces facteurs (classés en quatre niveaux : modéré, sérieux, grave ou extrême) à différents paliers de réaction : une gouvernance mondiale apte ou non à prendre rapidement des mesures pour ralentir le réchauffement du climat, et des politiques locales allant de l’anticipation, par les aménagements littoraux et/ou la gestion du repli, au laisser-faire.

Les quatre scénarios de la famille « Adaptation littorale » sont globalement les plus vertueux, avec un bonus pour les deux qui conjuguent cette anticipation locale à une gouvernance permettant d’atténuer le changement climatique et, par-là, l’élévation du niveau de la mer : « Maîtrise climatique » ou « Sobriété et anticipation ». Dans les trois scénarios de la famille du déni, on se refuse à agir à la hauteur des changements climatiques et environnementaux au moins jusqu’en 2050. Puis, les politiques publiques s’infléchissent enfin face à la recrudescence des catastrophes liées à la montée des eaux. Plus la réaction collective tarde, plus le risque de brutalisation des rapports sociaux sous l’effet de crises économiques, environnementales et humanitaires est grand. Le scénario de la famille « Monde fragmenté » simule une situation où les politiques locales, régionales et nationales sont différentes et parfois contradictoires. Il s’ensuit une dynamique à plusieurs vitesses selon la logique du « chacun pour soi ».

Des politiques publiques volontaristes et coordonnées au niveau mondial avant 2040

Les experts concluent que la gouvernance est un levier majeur : en l’absence de politiques publiques volontaristes au niveau global d’ici 2040, des situations graves ou extrêmes peuvent se développer. Les efforts d’adaptation locaux visent principalement les digues, le rechargement des cordons littoraux, le renforcement des écosystèmes et, lorsque ces solutions ne sont plus possibles, la gestion du repli vers d’autres zones non exposées. Les experts invitent à privilégier la réversibilité des solutions, ainsi que des solutions basées sur la nature pour éviter la mal-adaptation. Ils pointent le besoin de recherches pluridisciplinaires associant tous les experts, pour comprendre, projeter et mesurer le phénomène et évaluer ses impacts. Ces recherches devront aussi être porteuses de solutions pour engager les transitions littorales et urbaines, réduire ou compenser la submersion, limiter les inégalités face aux risques et gérer les situations de crise.

La prospective "La mer monte"

Les travaux de la prospective se sont appuyés sur neuf ateliers d’une journée et sur la méthode des scénarios. Pour consolider les scénarios et vérifier leur pertinence dans des contextes variés, trois focus régionaux ont été réalisés : sur la Nouvelle-Aquitaine, une région française vulnérable sur laquelle de nombreux travaux ont déjà été menés ; sur les Pays-Bas, un cas européen particulièrement sensible, et sur le Vietnam, un cas potentiellement critique.

La prospective a mobilisé un groupe pluridisciplinaire d’une vingtaine d’experts, issus de 15 organismes, dont 2 experts d'Irstea.

L’équipe projet était composée de 6 personnes parmi lesquelles trois membres du futur INRAE [2] : Audrey Béthinger, cheffe de projet, Délégation à l’expertise scientifique collective, à la prospective et aux études (DEPE) de l’Inra, ainsi que Nicolas de Menthière, directeur en charge de l’appui aux politiques publiques à Irstea et Olivier Mora, prospectiviste, DEPE de l’Inra, co-animateurs du groupe transversal Prospective d’AllEnvi.

[1] GIEC Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

[2] INRAE, Institut national de recherche en agriculture, alimentation et environnement, est créé au 1er janvier 2020 par la fusion de l’Inra et d’Irstea

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