Favoriser le dialogue pour repenser les paysages agricoles

La nappe de Champigny, qui alimente un million de franciliens en eau potable, subit une forte dégradation de la qualité de l’eau, notamment due à des pollutions d'origine agricole. La qualité de l’eau est un sujet délicat qui réunit de nombreux acteurs et enjeux. Irstea et AQUI’Brie, association des usagers de la nappe de Brie et de Champigny, accompagnent les différents acteurs locaux pour imaginer ensemble l’avenir de leur territoire, en conciliant production agricole et protection de l’environnement.

Sur le territoire de la Brie en Seine-et-Marne, les systèmes agricoles ont conduit à une forte dégradation de la qualité de l’eau de la nappe de Champigny, notamment avec une contamination par les nitrates et les produits phytosanitaires. Principale ressource en eau souterraine d’Ile-de-France, cette nappe qui alimente un million de franciliens représente un enjeu majeur pour l’approvisionnement en eau potable de Paris et sa région. Depuis 2005, Irstea et AQUI’Brie développent des actions locales pour réduire les quantités de produits phytosanitaires en sortie des terres agricoles. Mais comment faire en sorte que les acteurs locaux s’approprient ces questions et construisent ensemble l’avenir de leurs espaces agricoles ?

Le projet de recherche BRIE’EAU, piloté conjointement par Irstea et AQUI’Brie, vise à expérimenter une démarche participative impliquant les acteurs locaux du territoire, par la mise en discussion de deux leviers d’action : d'une part la réduction de l’usage des produits phytosanitaires et des nitrates par des changements de pratiques agricoles et d'autre part la réduction des transferts de ces contaminants dans l’eau grâce à des aménagements paysagers, les zones tampons humides artificielles (ZTHA). Ces zones permettent de dégrader de manière naturelle une partie des contaminants présents dans l’eau et peuvent également, dans ce paysage de grandes cultures, être un moyen de recréer des espaces propices à la biodiversité mais aussi à d'autres usages de loisirs. Ces dispositifs ont déjà fait leurs preuves en termes de qualité de l’eau et de maintien de la biodiversité : les mesures effectuées par les équipes d’Irstea ont montré qu’elles offrent un refuge à plus de 60% des espèces sur 8 groupes d’espèces d’Ile-de-France dont les amphibiens, les oiseaux et les mammifères. Le projet BRIE’EAU initie ainsi une réflexion collective entre les acteurs locaux, agricoles et non agricoles, avec l’appui des partenaires de recherche, pour qu’ils imaginent ensemble leur territoire, en intégrant les enjeux et défis économiques, environnementaux et sociaux auxquels les espaces agricoles doivent aujourd’hui répondre.

Comprendre la position de chaque acteur du territoire

Les pratiques agricoles représentent un sujet sensible qui concerne différents types d’acteurs - agriculteurs, filières agricoles (coopératives, négoces), collectivités, institutions, associations... – entre lesquels le dialogue peut être conflictuel. Rendre ce sujet discutable était l’un des défis majeurs du projet BRIE’EAU. Les outils utilisés dans ce cadre ont ainsi pour objectif d’accompagner les acteurs à exprimer leurs perceptions, objectifs et contraintes respectives, de stimuler les échanges et construire une vision commune du territoire, puis d'envisager des actions collectives à mettre en œuvre.

C’est tout d’abord un jeu de cartes qui a permis de mettre en évidence les perceptions de chacun : l’outil METE’EAU1 , utilisé lors d’entretiens individuels avec les différents acteurs afin de faciliter le recueil de perceptions. « Les analyses de ces entretiens ont permis de mettre en valeur différents éléments. Tout d’abord, le territoire est principalement appréhendé à travers sa valeur de production marchande, et c’est cet aspect agricole qui l’a façonné. De plus, les zones tampons sont majoritairement vues comme des espaces contraignants. Les perceptions sont cependant contrastées, car du côté des collectivités et acteurs associatifs, d’autres enjeux minoritaires se dégagent, comme la biodiversité et la qualité de l’eau », explique Laura Seguin, chercheuse à Irstea et responsable du volet participatif du projet. A l’issue de ces entretiens, un premier atelier collectif rassemblant les acteurs a été organisé.

Position acteur territoire 1 Position acteur territoire schema 2 Position acteur territoire schema 3 Position acteur territoire schema 4
Exemples de cartes METE’EAU utilisées pour conduire le premier atelier.


Ensuite, un outil de simulation nommé Co-Click’eau2  a permis d’imaginer des scénarios agronomiques, et ainsi de mettre en discussion des futurs possibles pour le territoire. Les acteurs ont été accompagnés dans une démarche visant à imaginer des scénarios d’évolution du territoire en intégrant des changements de pratiques agricoles et des aménagements de zones tampons. De cette étape sont nés deux scénarios contrastés : l’un reflétant plutôt la vision des acteurs agricoles, l’autre celle des acteurs de l’eau potable.

Un jeu de rôle pour débattre d’actions collectives

Enfin, un jeu de rôle a permis de simuler des discussions entre acteurs. Intitulé Rés’eaulution Diffuse, le jeu a été développé par le centre Irstea de Montpellier et Lisode, une société spécialisée dans l’accompagnement de la concertation et de la participation du public. Il vise à faire interagir agriculteurs, conseillers agricoles, coopératives et élus responsables de l’eau potable dans le but de rendre visibles les positionnements de chacun, les relations entre acteurs, de construire une perception partagée du problème et d’identifier les leviers et freins à la mise en œuvre d’actions individuelles ou collectives.
 

Jeu de rôle 1 Jeu de rôle 2
Illustrations du jeu de rôle Rés’eaulution Diffuse (source Lisode/IRSTEA)

En tout, six ateliers participatifs ont eu lieu, aussi bien en salle que sur le terrain pour découvrir la biodiversité d’une zone tampon. « Tout le monde a retiré des enseignements positifs de cette expérience. Le principal étant que les problématiques agricoles ne concernent pas que le monde agricole, et que la collaboration entre acteurs est possible pour mettre en place des changements », conclut Laura Seguin. Cette expérimentation a contribué à constituer une communauté d’acteurs concernés, se connaissant mieux, capables d’entendre les différentes visions de chacun et prêts à poursuivre la réflexion ensemble. Sur ce sujet si sensible et conflictuel des pollutions diffuses agricoles, cette première étape, souvent oubliée, paraît pourtant essentielle.

Le projet BRIE’EAU cité comme exemple dans les avis du CESE

Le Conseil Economique Social et Environnement (CESE) est une assemblée consultative qui conseille le gouvernement et le Parlement sur l’élaboration des lois et l’orientation des politiques publiques. Il a publié en janvier 2019 un livret Les Avis du CESE sur l’innovation en agriculture. Le projet Brie’eau y est cité comme exemple : « un outil de dialogue pour partager les perceptions et les connaissances initiales, organiser la discussion sur des futurs possibles et souhaitables pour leur territoire, prévenir d’éventuels conflits et favoriser l’émergence de solutions communes. »

Fiche d’identité du projet

  • Nom du projet : BRIE'EAU
  • Coordinateurs : Irstea et AQUI’BRIE
  • Partenaires : INRA, AgroParisTech, Lisode, Chambre d’Agriculture de Région Ile-de-France, Direction Départementale des Territoires de Seine et Marne
  • Soutien : PSDR Ile-de-France
  • Période : 2016-2020

 

En savoir plus


1- METE’EAU : outil de MEdiation sur les TErritoires à enjeu EAU, développé par une équipe INRA.

2- Co-Click’eau : simulateur de scénarios de territoire développé par l’INRA