La faune des rivières profite des eaux plus chaudes et de meilleure qualité

Une équipe du centre Irstea de Lyon-Villeurbanne a réalisé une étude sur l’évolution de l’état des cours d’eau en France métropolitaine ces 25 dernières années, en examinant leurs communautés de macro-invertébrés aquatiques. Et les résultats sont encourageants ! Cette étude met en valeur un travail considérable de collecte et de traitement des données réalisé à partir de 150 stations de surveillance ; ce qui souligne l’intérêt de ces réseaux de suivi sur le long terme, préconisés par la Directive-cadre européenne sur l’eau.

La richesse aquatique va-t-elle pâtir face aux changements globaux, gommant ainsi les efforts déployés pour lutter contre la pollution de l’eau ? Dans une synthèse publiée dans la revue scientifique internationale Science of Total Environment [1], une équipe de chercheurs du centre Irstea de Lyon-Villeurbanne révèle une augmentation de 42 % de la richesse des macro-invertébrés benthiques [2] dans les cours d’eau en France métropolitaine entre 1987 et 2012 !

Ces larves d’insectes, mollusques, vers ou crustacés forment un maillon important de la chaîne alimentaire aquatique (réseau trophique) : les poissons, les amphibiens ou encore les oiseaux s’en nourrissent. Leur cycle biologique (évolution, reproduction, etc.) dépend fortement de la qualité de leur milieu et notamment de la température de l’eau. Ils sont aussi utilisés comme bioindicateurs de l’état écologique, en complément de l’état chimique dans le cadre de la Directive-cadre européenne sur l’eau (DCE).

Bon à savoir

Depuis sa mise en œuvre en 2000, la Directive-cadre européenne sur l’eau (DCE) a fixé un objectif de bon état des masses eaux dès 2015 et demande ainsi aux Etats-membres d’établir un état régulier des masses d’eau (tous les 6 ans), tout en analysant en parallèle le risque de non-atteinte des objectifs environnementaux en lien avec de nombreux types de dégradations. Dans chaque Etat, des programmes de surveillance ont été mis en place avec notamment un réseau de stations réparties sur l’ensemble du territoire (métropole et départements d’outre-mer), représentatives de tous les types de masses d’eau (cours d’eau, plans d’eau, eaux littorales, souterraines). Objectif : disposer d’un suivi des milieux aquatiques sur le long terme avec des données biologiques, physico-chimiques, chimiques et hydromorphologiques.

En 2007, étaient recensées plus de 2 700 stations de surveillance (source Onema/OIEau, 2010).

Amélioration de la qualité de l’eau

Cette évolution s’explique par l’amélioration de la qualité globale de l’eau (diminution du phosphore, des nitrites, de l’ammonium, etc.) et par une hausse de la température de l’eau (en moyenne + 1-2 °C). Ces paramètres ont semble-t-il joué un rôle positif dans l’activation de la production primaire utilisée par ces organismes benthiques et par extension, de toute la chaîne alimentaire impactée par les changements globaux.

Des résultats établis à partir de près de 150 stations de surveillance, afin de comparer la part des pressions anthropiques et climatiques.

Dès 2010, l’équipe s’attèle à la collecte des données ; un travail considérable, mené durant 2 ans, la plupart des données anciennes n’étant pas numérisées. "Il n’existe aucune base de données nationale. Il a donc fallu trier, harmoniser ces données historiques", souligne Yves Souchon, directeur de recherche en hydroécologie à Irstea. Pourquoi débuter l’étude à partir de données remontant à 1987 sur la qualité des cours d’eau ? "Tout simplement parce qu’il y avait beaucoup moins de stations d’observations avant, avec des fréquences de suivi beaucoup plus espacées et donc peu de données exploitables. Ces réseaux de suivi de l'état des milieux aquatiques datent pour la plupart des années 1970 et ont été au fil du temps réorganisés dans le cadre de la mise en œuvre de la DCE à partir de 2000. Les protocoles de suivi se sont ensuite stabilisés, normalisés et sont devenus comparables."

Des tendances globales d’intérêt

Forts des relevés sur le terrain et des analyses physico-chimiques effectués par les agents des services publics chargés de la gestion des cours d’eau ou des bureaux d’étude, les chercheurs ont réalisé des analyses statistiques afin de déceler des évolutions tendancielles au cours de ces 25 années : périodes homogènes, périodes de rupture, etc. Il s’agit bien de tendances globales et non d’une étude de chacune des stations d’observation.

Prélèvements d'invertébrés aquatiques dans une rivière © Irstea / D. Palanque

Un changement très net s’est ainsi manifesté entre 1997 et 2003, avec un premier niveau d’évolution forte des communautés, associée à une rupture climatique (hausse des températures). "L’année 2003 a été une année très chaude, un épisode exceptionnel en termes de durée et d’amplitude. C’est important d’avoir des suivis en cours quand surviennent de tels événements pour pouvoir les interpréter au mieux."

Pérenniser les réseaux de stations de surveillance

Car au-delà des résultats, même encourageants, l’étude plaide pour la pérennisation à long terme des réseaux de stations de surveillance afin de connaître les évolutions futures, face à des changements globaux prédits avec beaucoup d’incertitudes.

La donnée est précieuse, sans elle les discours peuvent vite devenir alarmistes et sans fondement scientifique. "Mesurons, interprétons et calons un discours adapté à ce que l’on observe. C’est délicat car tous les facteurs sont mouvants (climatiques, anthropiques)." Finalement, disposer de cette donnée peut permettre de montrer les résultats des politiques d’amélioration en vigueur bien avant la DCE en 2000. "Le fonctionnement de ces réseaux coûte cher, notamment en termes d’effectif humain, et nous sommes sur du temps long, ce qui pose parfois problème dans l’acceptabilité des nouvelles normes de suivi." Il faut laisser le temps au temps, semble dire Yves Souchon alors que débute le 2e cycle de la DCE.

La publication.

En savoir plus

 


[1] Revue scientifique de rang A spécialisée en chimie et écotoxicologie et plus largement en écologie. Publication : Kris Van Looy, Mathieur Floury, Martial Ferréol, Marta Prieto-Montes, Yves Soucon, "Long-term changes in temperate stream invertebrate communities reveal a synchronous trophic amplification at the turn of the millennium". Science of Total Environment, Septembre 2016.

[2] On désigne par "macro-invertébrés" tous les animaux visibles à l’œil nu (c’est à dire de taille supérieure à 0.5 mm) qui ne possèdent pas de squelette d’os ou de cartilage. Les macro-invertébrés benthiques vivent au fond des milieux humides : larves d’insectes, mollusques, crustacés, etc.