Changement climatique. Quelle gouvernance pour le littoral martiniquais ?

Dans la perspective d’une gestion intégrée et durable du littoral martiniquais, un projet de recherche pluridisciplinaire, impliquant de nombreux acteurs locaux, a été mené entre 2013 et 2015. A la clé : une belle dynamique territoriale initiée.

Direction la Martinique… Sa géomorphologie volcanique, son passé colonial, ainsi que les récentes dynamiques socioéconomiques font qu’aujourd’hui la plupart des activités humaines (résidentielles, récréatives et touristiques, économiques) sont concentrées sur le pourtour littoral. Une occupation dense (environ 400 000 habitants pour une superficie totale de 1 100 km) et hétérogène qui conduit à des problématiques fortes et très imbriquées d’aménagement, de régularisation du foncier, de gestion et prévention des risques ou encore de protection des milieux. Parallèlement, la vulnérabilité du littoral s’accentue sous les effets du changement climatique (accélération de la hausse du niveau marin, recul du trait de côte, ...).

Un littoral au rôle multifonctionnel donc et qui fait face à des intérêts pluriels. Quelle stratégie de gestion alors mettre en place ?

Gouvernance, d’hier à aujourd’hui

Le projet ATOUMO [1] a questionné les relations dynamiques entre les évolutions du système mer et littoral de Martinique et les modes de gouvernance observés au cours du temps.

Bon à savoir

Analyser la gouvernance territoriale, c’est étudier les liens de coordination entre des acteurs publics et privés qui ont des objectifs multiples et parfois contradictoires pour voir :

  • comment ils s’organisent pour gérer des enjeux territorialisés (ici littoraux et marins),
  • comment sont définis collectivement les objectifs et mises en œuvre les actions,
  • et comment fonctionnent les mécanismes de décisions.

* Eléments tirés de la définition de la gouvernance territoriale dans Rey-Valette et al. (2011), Guide pour la mise en œuvre de la gouvernance en appui au développement durable des territoires, Irstea, CNRS,  Geyser, Inra, Supagro, Université Montpellier 1.

Carte de la Martinique - projet ATOUMO © Observatoire de l'eauPour Nicolas Rocle, ingénieur chercheur en sociologie au centre Irstea de Bordeaux, "lune des spécificités du projet réside dans l’association très forte des acteurs locaux. C’est bien ce que l’on appelle une recherche en partenariat”. Près d’une centaine d’acteurs martiniquais (issus de l’Université, d’associations, des collectivités territoriales, des services de l’Etat, …) ont ainsi été mobilisés tout au long du projet ; preuve aussi de l’intérêt porté à la problématique. En effet, malgré le développement d’outils de gestion, de préservation et de sensibilisation du littoral et de la mer, une majorité d’acteurs reconnaît les défauts et décalages entre les décisions, les mesures mises en œuvre et les résultats observés. Face à ce constat, le projet visait 2 grands objectifs :

  • comprendre les principales attentes et l’expression des enjeux et des besoins (en termes de gouvernance, de coordination entre acteurs, …),
  • retracer l’évolution des principaux mécanismes de gouvernance et leurs liens éventuels à des changements du système mer et littoral.

Pour y parvenir, le projet pluridisciplinaire s’est déroulé en 3 étapes :

  • un état des lieux partagé des évolutions de l’éco-socio-système [2] littoral et marin : il s’agissait de collecter et de mettre en forme des données et informations en s’appuyant sur des documents d’archives, la littérature grise, des entretiens individuels et des échanges en groupe de travail. En somme, apporter un regard collectif sur ces données, souvent dispersées voire oubliées, les répertorier et les partager ;
  • une analyse de la gouvernance territoriale relative à la mer et au littoral : il s’agissait d’analyser les grandes dynamiques institutionnelles du 18e siècle à aujourd’hui. Cette étape, conduite par Nicolas Rocle, s’est concentrée sur 2 thématiques d’étude en particulier : d’une part la gestion et la prévention des risques littoraux, sur ce territoire identifié comme vulnérable face aux effets du changement climatique, d’autre part les aires marines protégées. "Il s’agissait ici, avec l’étude du projet de Réserve naturelle régionale du Prêcheur (entièrement marine), initié il y a environ 20 ans et validé fin 2014, d’en tirer des enseignements sur la (les) trajectoire(s) institutionnelle(s) d’un tel projet." ;
  • enfin, une partie prospective par le biais d’un travail collectif et préparatoire à la construction de scénarios d’évolution pour répondre à la question : quelles sont les projections possibles de l’éco-socio-système et des modes de gouvernance associés ?

Précieuse mémoire collective

A l’issue du projet, un web-documentaire a été réalisé sous la forme d’une frise chronologique, co-construite avec les partenaires. « L’idée était de visualiser des grandes étapes dans la gestion du littoral en remontant assez loin dans le temps. Du point de vue de la recherche, c’est un outil d’aide à l’analyse des trajectoires de gouvernance. Mais il s’agit aussi et surtout d’un formidable support de discussion et de mémoire collective sur l’évolution de ce système mer et littoral de Martinique. » D’ailleurs, l’outil a été unanimement salué et va être transmis à l’Observatoire de l’eau en Martinique qui va l’héberger, le faire vivre et l’alimenter dans une perspective qui se veut collaborative.

Projet ATOUMO © Jacques Denis

Un réseau d’acteurs s’est donc formé le temps du projet. "Au-delà des résultats de recherche, cette mobilisation aura certainement des effets, mais plutôt indirects et difficilement tangibles à court terme, estime Nicolas Rocle. Aujourd’hui, cette dynamique est vue par les acteurs locaux comme devant perdurer." Reste à savoir comment…

A l’issue du projet, des constats et recommandations ont ainsi été livrés à 2 niveaux (in situ/opérationnel et politique/sociétal), ouvrant également de nouvelles questions :

  • Quelles stratégies adopter pour les acteurs et élus locaux face à des situations complexes et incertaines ? Une voie possible consisterait en la reconnaissance d’un droit à l’expérimentation locale ou encore la mise en place d’un partage et de retours d’expériences avec d’autres îles de la Caraïbe sujettes aux mêmes problématiques.
  • Enfin, y a-t-il nécessairement besoin d’une nouvelle structure pour instaurer un meilleur dialogue et favoriser l’interconnaissance ? Au second semestre 2015, le Comité maritime ultramarin du bassin « Antilles » sera mis en place, s’inscrivant pleinement dans la Stratégie nationale pour la mer et le littoral. Première pierre dans la construction d’une planification stratégique commune ?

Plus d’informations sur le projet de recherche ATOUMO et la frise chronologique (fichier exécutable).

En savoir plus

[1] ATOUMO (Analyse des trajectoires de gouvernance en réponse aux changements systémiques marins et littoraux de Martinique) 2012-2015. Financé par la Fondation de France, ce projet a été porté par le Laboratoire Géomer (UMR LETG – Université de Bretagne Occidentale) en partenariat avec Irstea, l’IFREMER et LittOcean, et en collaboration avec l’Agence des 50 pas géométriques et l’Observatoire de l’eau de la Martinique.

[2] Défini comme un « espace composite et complexe, siège d’interactions entre des composantes physiques, biologiques et anthropiques » (COI-UNESCO, 1997).