Vous êtes

Sélectionner

Réduire la taille texte Rétablir la taille du texte par défaut Agrandir la taille du texte Partager cette page Favoris Courriel Imprimer

Quelle gestion territoriale pour l’eau ?

L’eau constitue un enjeu majeur pour la société. Comment gérer durablement cette ressource ? Comment concilier son caractère à la fois universel et territorial ? Elle lie en effet des régions entre elles via les cycles climatiques et les écoulements de surface et souterrains, tout en étant un bien commun utilisé pour le développement local. Le programme "Eaux et Territoires", engagé en 2007 et cofinancé par le Ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, le CNRS et Irstea s’empare de ces questions.

Dossier des échos n°5 - Mai/Juin 2013

Ses objectifs ? Comprendre les processus et les fonctions à l’oeuvre dans la relation entre l’eau et les territoires, mais aussi utiliser ces éléments scientifiques pour éclairer l’action publique. En liant ainsi "eaux" et "territoires", il s’agit de transcender les barrières existant entre les champs disciplinaires et les diverses thématiques de travail. Pour ce faire, 19 projets scientifiques ont été lancés.

Inventer la Drôme de demain

Parmi ces projets, Créateurs de Drôme, qui ambitionne de mieux comprendre les interactions entre le milieu écologique du bassin de la Drôme et les constructions sociales liées à ce territoire et sa rivière. "Dans la Drôme, les acteurs du territoire ont la volonté de s’associer aux chercheurs. Il y a un réel intérêt pour l’innovation, ce qui constitue un espace ouvert aux critiques et aux nouveaux projets", s’enthousiasme Gabrielle Bouleau, sociologue politique au centre Irstea de Bordeaux. L’histoire du bassin de la Drôme est en elle-même une mine d’informations pour les chercheurs. Le cours d’eau a beaucoup évolué au cours des deux derniers siècles. Après la Révolution, le surpâturage et des pluies abondantes ont causé le transfert de grandes quantités de sédiments des montagnes au lit de la rivière. Des actions publiques ont été engagées pour enrayer l’accumulation des matériaux mais leurs impacts ont été différés : on en n’observe les résultats qu’aujourd’hui ! Cependant le problème n’est plus l’érosion... mais son contraire : on manque dans certaines zones de galets dan ce cours d’eau. "C’est un enseignement intéressant : comment établir des politiques si on est si incertain du moment où celles-ci prendront effet ?", questionne la spécialiste. "Cela éclaire aussi les incompréhensions que les populations locales peuvent ressentir à l’égard des acteurs de la gestion de l’eau, dont les décisions semblent ne pas avoir de résultats".

Au travers des nombreux entretiens que les scientifiques ont mené, un point essentiel émerge : il faudrait articuler les politiques menées à long terme, qui permettraient de réguler la quantité de galets, et les actions à court terme, permettant aux riverains de mieux vivre avec les crues et leurs conséquences, tels que dégâts dans les champs, sur les digues et les piles de ponts. Or les élus du territoire qui s’intéressaient beaucoup à l’eau hier, investissent davantage l’agriculture biologique aujourd’hui . Pour restituer les résultats de leurs travaux, les chercheurs proposent des scénarios racontant ce qui pourrait se passer sur le plan environnemental, économique et sociétal suivant les différentes trajectoires empruntées : une façon de faire cohabiter les enseignements des sciences humaines et expérimentales.

L’estuaire de la Gironde sous la loupe des écologues et économistes

L’interdisciplinarité est aussi de mise dans l’estuaire de la Gironde, le plus vaste d’Europe et emblématique d’un point de vue écologique : pour les mener à bien, des écologues et des économistes travaillent de concert. Le projet MarGo (Marais Gouvernance), mené de 2010 à 2012, s’est intéressé au devenir des marais de l’estuaire. "Les pouvoirs publics s’interrogent beaucoup sur cet espace et son avenir. Des efforts de réappropriations sont entrepris : des promenades écologiques sont par exemple aménagées, en réponse au développement du tourisme vert", explique Philippe Boët, écologue au centre Irstea de Bordeaux. Les polders, ces terres qui ont été asséchées par le passé pour lutter contre les moustiques, les maladies et étendre la surface des terres cultivables, sont au coeur du débat. "Avec le changement climatique et l’élévation du niveau des mers, certaines digues sont reculées voire abandonnées en Grande-Bretagne ou aux Pays-Bas, car les scientifiques pensent qu’elles ne tiendront pas. Ces milieux sont alors réorientés vers leur fonction écologique. En France, la tempête Xynthia a réveillé le débat", explique le spécialiste.

Estuaire de la Gironde Le Marais de Montagne

Pour analyser quels seraient les impacts économiques, environnementaux et sociaux du réaménagement de telles zones dans l’estuaire de la Gironde, les scientifiques disposent d’une étude de cas : le marais de Mortagne, issu d’une dépoldérisation "accidentelle" à la suite d’une tempête ayant ouvert une brèche dans une digue.

"D’un point de vue écologique, nous nous sommes intéressés à cette zone humide via sa réhabilitation halieutique : comment ce milieu redevient-il une nurserie pour les espèces marines, comment sert-il de zone propice au développement des jeunes larves, etc...", détaille le spécialiste. D’un point de vue économique et social, les chercheurs étudient la compatibilité des activités pouvant s’insérer en zones humides, comme la pêche, la chasse ou le tourisme, mais aussi les bilans  financiers nécessaires à leur développement et le niveau d’acceptation sociale de tels projets. "L’idée est de parvenir à généraliser nos résultats pour identifier quels autres marais pourraient se prêter à une telle réhabilitation", poursuit-il. Le projet VEGGA (Vulnérabilité de l’Estuaire de la Gironde et Gouvernance des Aménagements) évalue quant à lui la gouvernance des aménagements hydrauliques de l’estuaire afin de lutter contre les inondations. Historiquement, la gestion des marais et des digues est assurée par des  associations syndicales de propriétaires (ASP). Mais les impératifs actuels de gestion des inondations interrogent cette méthode.

Les ASP ontelles toujours les moyens, notamment financiers, pour assurer cette protection ? La coopération entre les différents acteurs de l’estuaire est-elle suffisante pour décider des zones à laisser en prise aux inondations afin de protéger d’autres zones ? "Ce qui ressort de l’état des lieux que nous sommes en train de réaliser, c’est que les ASP sont de fait des acteurs incontournables du terrain, notamment via leur président, qui assurent le lien entre les divers acteurs. Il serait compliqué de les remplacer. Pour autant, il est probable qu’ils ne peuvent plus assurer cette tâche tout seuls", résume Christophe Boschet, économiste de l’environnement à Irstea Cestas. La délégation d’une partie des compétences à un niveau supérieur, celui du bassin versant, est une des solutions envisagées, cohérente en terme écologique et permettant des économies d’échelle. "À terme, la maturation du projet et de ses apports pourrait nous permettre de faire des propositions à même d’aider les acteurs à statuer sur le maintien des ASP ou la délégation de la gestion des marais à d’autres structures", conclut le spécialiste.

Cinq axes de recherche

Le programme « Eaux et Territoires » s’organise autour de cinq axes de recherche :

  • L’état des lieux et l’analyse critique du « système eau-territoire », explore la place de l’eau comme partie prenante d’un territoire et comme objet mettant un territoire en relation avec l’extérieur.
  • Les fonctions de l’eau : leur enchaînement et leur articulation dans l’espace et dans le temps, explicite la complexité de l’hydrosphère dans ses dimensions physiques et immatérielles, à l’interface entre nature et société.
  • La notion de crise dans les rapports eau-territoire, éclaire le sens des crises à la lumière des notions de vulnérabilité, de risque, de principe de précaution, d’intégration de l’incertitude dans le processus de décision...
  • Les coévolutions milieux-sociétés, définit les interactions des phénomènes naturels sur la société et des activités anthropiques sur le système biophysique.
  • La gouvernance des territoires, aborde les modalités de gestion du territoire et des ressources naturelles pour impliquer davantage les acteurs. Irstea est quant à lui porteur de 5 projets : MarGo et Créateurs de Drôme donc, mais aussi SURGE (Solidarité Urbain-Rural et Gestion de l’Eau), VEGGA (Vulnérabilité de l’Estuaire de la Gironde et Gouvernance des Aménagements) et AQUADEP.